Un texte qui pourrait servir de début à une nouvelle...
« Mourir n'est rien. » avait écrit un jour mon grand-père sur une page déchirée et jaunie d'un vieux cahier. Nous ne sûmes jamais la raison de ce soudain élan, de cette phrase isolée, tracée au milieu d'une page, loin de toutes les autres. Ces quelques mots me revinrent en mémoire - insolite réminiscence - en passant dans la rue Vermeil, à l'aube du mois de mai.
Il y avait une odeur de rose dans la rue, je m'arrêtai pour respirer la douceur de ce parfum. Quelques instants passèrent et longèrent ma mémoire en plein travail. Où avais-je senti cette odeur auparavant ?
Soudain, fulgurante, l'image d'une rose rouge passa devant mes yeux et je revis les collines du comté de Montserin, dont la courbe élégante était arrosée de soleil et polie par les vents changeants. L'horizon de ma jeunesse et de son paysage était diffus mais perceptible, et je le revoyais bordé de roses rouges, d'une variété bien spécifique, hybride, qu'avait créée mon grand-oncle, qui était aussi le jardinier du comte de Montserin.
Mon grand-oncle n'avait jamais été marié et était mort sans descendance connue. Cependant, il avait aimé secrètement une femme tout au long de sa vie, n'en avait jamais aimé d'autre qu'elle, et toujours avait prononcé son nom à voix basse, entre deux soupirs : Sanguine. Cette rose au rouge si soutenu, que le comte de Montserin offrit à son épouse pour le dixième anniversaire de leur mariage, porta le nom de la bien-aimée du jardinier : SANGUINE. C'était son parfum unique, enivrant, exquis et oublié, qui embaumait... Oh !... Comment était-ce possible ? Je croyais que, le comte et le jardinier étant morts, cette espèce trop humaine de fleurs s'était éteinte. Elle ne pouvait en effet pas se multiplier naturellement comme les autres roses, mais nécessitait l'intervention d'une main experte... Je m'étais apparemment trompé. Mais qui possédait les restes de l'invention botanique de mon grand-oncle ? J'étais plus qu'intrigué. Je jetai des regards en tout sens, cherchant l'ombre rougie d'un pétale ou l'épine recourbée d'un rosier.
La comtesse pour laquelle ces fleurs avaient été créées étaient une belle femme insolente, redoutablement intelligente, et vers laquelle convergeaient nombre de désirs. Le comte avait donné des instructions à son jardinier :
- Que ce soit une fleur magnifique, royale, rouge comme deux lèvres, avec des épines acérées et recourbées. Il la faut insolente, orgueilleuse, splendide, et avec un parfum puissant mais pas étourdissant.
- Et le nom, Monseigneur ?
- Le nom ?
- Désirez-vous donner un nom particulier à cette nouvelle espèce ?
- Appelez-la comme vous l'entendez, je vous laisse ce petit privilège, en récompense de votre génie, et une belle somme en récompense de votre travail.
Cette conversation fut consignée par mon grand-père lorsque mon grand-oncle - qui n'avait pas de secrets pour son cadet - la lui rapporta. Mon grand-père avait la passion de la plume, et il recopiait et transcrivait chaque élément de sa vie et de celle des autres dans de grands cahiers sans lignes. Il n'écrivit qu'un livre, qui devint un classique : Les mille Pandores.
Je repris mon chemin, désorienté, émoustillé, éperdu... Mes sens débordaient de vestiges de roses.
image : Nene Thomas
sur un air de : "Prologue" (Loreena Mac Kennitt)